On nous a enseigné que les landes ont été reboisées en pin maritime à partir de 1857, se substituant à un système agro-sylvo-pastoral ; or, sur une partie du littoral et en divers endroits, la forêt de pins était présente. Sur le territoire de La Teste, il existait déjà un massif forestier important, et il en était de même dans une région du département des Landes nommée le Marensin[3], où se trouvait le pignadar[4] le plus étendu d’Aquitaine[5]. Et c’est justement dans cette région forestière que va se produire le 5 avril 1755 un gigantesque feu qui ravagea plus de 50 000 hectares sur la quasi-totalité des communes du Marensin, détruisant maisons, églises, cultures, et bien sûr pinèdes. Le bilan humain n’est pas connu précisément, mais il paraît évident qu’il fût très lourd, d’autant plus que de nombreux sinistrés ont dû s’expatrier vers des communes épargnées. La cause de cet incendie est, selon l’intendant d’Etigny[6], un feu parti de la cabane d’un charbonnier, ou bien, selon l’Abbé Légé (cf. Taillentou, 1995) le fait d’un mendiant qui aurait été « mal reçu » la veille par les propriétaires d’une maison à Linxe, et qui se serait par conséquent vengé en commettant le méfait incendiaire. A cette époque, les incendies découlaient de divers facteurs, mais les sècheresses en étaient souvent les phénomènes amplificateurs. La responsabilité du déclenchement des feux découlait fréquemment de la présence de nombreux charbonniers, qui produisaient le charbon de bois de pin au sein même de la forêt. Une autre cause « traditionnelle » tenait aux brûlis effectués par les bergers au printemps afin de reconstituer les herbages indispensables au pacage des moutons et autres bestiaux. Parmi les incendiaires naturels, citons la foudre, qui aujourd’hui encore constitue un important facteur de déclenchement de feux, d’autant plus que le niveau kéraunique de la région est élevé. On peut rajouter que, jusque dans les années 1950, la lutte contre l’incendie et la prévention étaient quasiment inexistants.
Le 23 août 1803, ce sont « 700 000 pieds de pins » qui sont brûlés dans le sud du Marensin. En 1822, ce sont les communes de Soustons, Messanges et Moliets qui voient partir en fumée des milliers d’hectares.
À l’issue de la grande opération de reboisement des Landes, des réactions sociales à ce reboisement ont conduit au développement des « feux de forêts », souvent perpétrés par des bergers à qui les plantations avaient soustrait leurs zones de pacage.
En 1892, 10 personnes périssent lors d’un incendie ravageant plusieurs milliers d’hectares ; en 1893 ce sont près de 50 000 hectares qui brûlent, et en 1898 20 000 hectares sont détruits par le feu. On constate alors que ces catastrophes se produisent pendant des périodes de sécheresse et de chaleur (1898 était l’année la plus sèche depuis 125 ans).
les incendies de la période 1937 – 1949, qui ont détruit plus de 500 000 hectares, soit la moitié de la surface boisée en pins en Aquitaine. Cette période a été caractérisée par des canicules durables et intenses, mais aussi par des phases froides remarquables, ce qui permet de supposer qu’il y a eu tout à la fois des blocages anticycloniques tant en été qu’en hiver, et des régimes de sud apportant des températures au-delà des « normales ». Le paroxysme est atteint en1949, année qui a connu une canicule durable. La seule période de froid s’est établie début mars, et avril connaît une forte vague de chaleur (31,1 °C à Bordeaux le 15 avril). L’été reste très chaud, avec peu de précipitations. Ces conditions expliquent les 100 000 hectares ravagés, mais aussi la triste journée du 20 août où l’incendie fit 82 victimes et parcourut à lui seul plus de 50 000 hectares. A l’issue de cette triste période pour la forêt landaise, une restructuration totale est engagée : conversions en cultures agricoles avec des « colons » agriculteurs, création des associations syndicales de DFCI, du corps de sapeurs-pompiers forestiers, ouverture de pare-feu, de pistes DFCI, installation de citernes, acquisition de véhicules et matériels adaptés à la lutte[7], mise en place du FFN (Fonds forestier national, qui apportait des aides pour les infrastructures et les reboisements). Avec le temps, et peut-être l’efficacité des dispositifs mis en œuvre, peut-être a-t-on cru que les « grands feux » ne se produiraient plus. Les moyens engagés paraissaient suffisants, et sur le terrain, le « cloisonnement » DFCI de la forêt a été quelque peu oublié. Mais la réalité vient de nous rappeler que l’on ne doit jamais baisser la garde face au risque d’incendies.
La Teste de Buch - 2022
Concernant l’incendie de La Teste, qui a grandement affecté sa forêt usagère, la sècheresse n’est pas seule responsable[8]. C’est ici une cause sociale qui explique l’ampleur du sinistre. Une forêt dite usagère appartient à une multitude de propriétaires, qui consentent le droit d’usage dans leur forêt. Ce droit est assis depuis le Moyen-Age, il s’agit donc d’une coutume qui, jusqu’à la période actuelle n’a que peu affecté la forêt, hormis quelques conflits d’usages. Or, les propriétaires ont depuis plusieurs années pris conscience du risque d’incendie dans cette région fortement touristique, et ont souhaité mettre en place des mesures de gestion, incluant la prévention contre l’incendie. Ce projet devait passer par la création de pare-feu, de pistes dites de DFCI[9], et par conséquent par la coupe d’arbres : cela a suscité de très vives réactions de la part d’associations d’usagers[10], qui ont manifesté contre leur mise en œuvre, et ont obtenu gain de cause. Le résultat de cette ingérence se traduit aujourd’hui par une forêt dévastée
On ne peut envisager de limitation du risque d’incendies en l’absence de deux outils indispensables : la prévention, qui consiste à aménager les forêts en y intégrant des dispositifs de DFCI, et la lutte qui peut être terrestre et/ou aérienne.
La forêt de pins maritimes est potentiellement très combustible. Il faut bien prendre conscience que, même si des mesures adaptées sont prises, on ne restera pas à l’abri de désastres bien pires que ce qui s’est produit en 2022. Toutefois, il est possible de minimiser ce risque, sans toutefois l’éliminer totalement.
Plusieurs mesures essentielles, parfaitement connues des pompiers de terrain, restent efficaces pour le contrôle de la majorité des feux.
Tout d’abord, le cloisonnement des forêts par des réseaux de pare-feu peuvent assurer une protection efficace contre les incendies : d’une part, un pare-feu d’une largeur suffisante (25 m au minimum) et ayant ses bordures mises à sable blanc suffit à contrôler les départs de feux de sol (provoqués par exemple par la foudre). D’autre part, ils permettent aux pompiers de s’appuyer sur une zone sécurisée pour engager des feux tactiques (« contre-feux »). La largeur des pare-feu, leur maillage, doivent être décidés sur le terrain, pour tenir compte du foncier (propriétés privées et groupement forestiers, Etat, communes, établissements publics…), du relief et des types de peuplements.
Ensuite, se pose la question de l’accessibilité : les engins de lutte doivent pouvoir intervenir au plus vite au sein des parcelles, ce qui ne peut se faire que grâce à des pistes « DFCI » nommées et géoréférencées en vue de localiser sans erreur le point auquel accéder. L’expérience montre que dans le cas des grands incendies, beaucoup de temps est perdu à cause de l’absence de pistes, mais aussi de la localisation par GPS des zones à traiter, ainsi que des points d’eau pour recharger les engins de lutte.
Qu’il s’agisse de création de pare-feu ou de pistes DFCI, la coupe des arbres est obligatoire sur des surfaces conséquentes, ce qui, dans le cas de la forêt de La Teste, semble avoir été un point de blocage à l’exécution des travaux.
Si, lors des feux en Gironde, le manque de moyens a été mis en avant, ce sont les moyens aériens qui ont été le plus souvent évoqués. Les Canadair sont vieillissants, et les coûts d’entretien très élevés. D’autres solutions sont à l’étude, avec en particulier l’adaptation de A 400 M en bombardier d’eau de plus grande capacité. Mais les moyens au sol sont tous autant indispensables, et là encore, les moyens pour l’acquisition et l’entretien de véhicules coûteux ne sont guère suffisants[11]. Certains engins peuvent porter jusqu’à 12000 litres d’eau (6000 litres pour un Canadair) et sont équipés de systèmes de protection sophistiqués qui leur permettent de faire face au feu si le camion venait à être immobilisé au milieu des flammes, ou en cas de changement de vent. Leur coût de 450 000 € constitue une dépense importante, sans compter les entretiens qui sont nécessaires après chaque feu, mais là encore, l’anticipation impose de disposer de moyens adaptés et suffisants pour lutter contre les feux exceptionnels.
Au-delà de l’aspect purement technique, c’est l’humain qui est en mesure de piloter et d’intervenir sur le terrain, et l’on ne peut que se féliciter d’avoir un corps de pompiers volontaires et professionnels qui sont capables d’intervenir en toutes circonstances. Mais comme dans bien des domaines, leur engagement n’est pas reconnu à sa juste valeur, et leur nombre reste insuffisant. Enfin, et c’est là encore un point qui est rarement évoqué, les agriculteurs n’hésitent pas à se mettre à disposition des pompiers pour renforcer les moyens de lutte (approvisionnement en eau, arrosage des pare-feu, etc.). En milieu rural, les agriculteurs ont toujours été une ressource indispensable à la gestion des incendies et de divers sinistres sur le territoire ; c’est là un élément qui n’est jamais avancé par les citadins qui ne manquent pas de les critiquer.