Au bon temps de la résine

Activité disparue, la résine fut en son temps le gagne-pain de nombreux landais. L'un d'eux, résinier à Sanguinet, Alban Boudigues a cessé son activité en 1992.

Peu avant d'arrêter le gemmage et la récolte de la résine, Alban Boudigues se confiait à Francis Nin avec regret d'avoir assisté à la disparition du métier qu'il exerça avec passion, sa vie durant, et qu'il dut abandonner au printemps de 1992. La fermeture de l'unique atelier distillant la résine en étant la cause.

" A Sanguinet, il y avait 350 résiniers en 1930 ; en 1985 un seul, moi-même. Aujourd'hui plus personne n'exerce cette activité.

Le gemmage désigne l'action de pratiquer une large saignée ou care dans le tronc du pin pour en récupérer la résine. Son origine remonte à la plus haute antiquité.

Jusque vers le milieu du siècle dernier, l'opération consistait à entailler l'arbre à la hache et à recueillir la sécrétion dans une excavation préparée au sol entre les racines : le crot.

Il va sans dire que le produit récolté était de fort mauvaise qualité et que la perte était considérable, l'industrie des sous-produits étant elle-même rudimentaire.

Au fil des ans, survinrent deux découvertes importantes : l'application de l'alambic à la distillation de la résine qui permit d'obtenir un élément nouveau, l'essence de térébenthine, et la généralisation d'un système de récolte proposé par M. Hugues (avocat bordelais né à Bazas le 15 décembre 1794, mort à Bayonne en 1850), le pot de résine.

Depuis lors, deux types de gemmage se sont succédé : le gemmage au hapchot et autres outils analogues (bridon, rasclet, rapetout...).

Le gemmage, activité dite à l'américaine, importée des USA est adoptée chez nous vers 1950.

La campagne de gemmage, période de l'année pendant laquelle nous travaillons en forêt, comprenait trois types d'opérations : la préparation des pins, le gemmage proprement dit, la fin de campagne.

La préparation des pins commençait vers le 20 janvier, après trois mois d'hiver consacrés à des travaux d'entretien de la ferme, au façonnage du bois de chauffage ou aux poteaux de mine, à l'élagage ou à l'éclaircissage des coupes, au martelage des arbres adultes, au taillage de la bruyère à litière, à la révision du matériel..... Sur des arbres de 1 mètre à 1,20 m de circonférence, le premier geste de la campagne consistait à cramponner, c'est-à-dire à mettre en place sur le tronc du pin une lame de zinc ou crampon et une pointe pour maintenir le pot destiné à recueillir la résine.

Cette opération s'effectuait à l'aide du pousse-crampon, outil au tranchant courbe qui, frappé au moyen d'un maillet en bois, mailhoc, réalisait dans l'arbre en travers de la care une fente dans laquelle on engageait le crampon.

En fonction de la hauteur du pot, on enfonçait ensuite la pointe sous le crampon. Nous cramponnions ainsi au fil des ans chaque arbre depuis la base jusqu'à 3 mètres à 3,50 m de hauteur. Nous remontions chaque fois de 50 centimètres, un intervalle nécessaire à la succession de piques ou entailles de la campagne. 

La première année le pot de résine reposait sur le sol. Les années suivantes, il était maintenu par le crampon et la pointe. Venait ensuite l'écorçage, appelé chez nous pelaison (pelesoun en patois), qui consistait à enlever l'écorce de l'arbre sur une soixantaine de centimètres de haut et une vingtaine de large, afin de permettre le travail au hapchot, premier véritable outil du résinier ".

Du hapchot au rapetout

Nous poursuivons notre voyage dans le monde révolu des gemmeurs en revenant, tout d'abord, sur la pelaison.

La pelaison de cares basses ou bassots s'effectuait autrefois à la hache, outil assez mal adapté à ce travail. Le vieil hapchot prit le relais mais son usage pour piquer (1) avait été abandonné.

En fait, contrairement aux autres cares, on pelait les bassots avant de les cramponner, les deux opérations étant simultanées. Les cares hautes étaient pelées dans le sarc à peler (sarc de pela dans le Born,  espourguit dans le sud des Landes), sorte de racloir avec lequel on enlevait l'écorce jusqu'au tan, pellicule qui la sépare de l'aubier.

Également, lorsque le pin était penché ou que la care n'était pas verticale, la mise en place de bires,  crampons accessoires fixés en biais sur le bord de la care,  déviait la résine vers  le pot. Les plats, sorte d'assiettes creuses posées à terre, étaient un autre moyen de récolter la résine de ces arbres mal conformés; à défaut de plat, un tos, petite auge en bois, faisait l'affaire.

 

Le cramponnage terminé, le gemmage proprement dit pouvait commencer. Il se faisait, à l'origine, avec le hapchot pour toutes les cares, un instrument qui était lourd et malcommode. De plus, pour les cares hautes, son utilisation nécessitait le port de la tchanque ou pitey, une grosse perche de 4 mètres de long qui comportait six à dix marches.

Vers 1910, apparut un nouvel outil, le bridon (lou bridou), outil plus maniable, plus léger et dont l'orientation du tranchant était mieux adaptée.

Le bridon servait, selon sa taille, à piquer les cares basses ou de hauteur moyenne; pour les cares hautes, on utilisait le rasclet, outil en col de cygne à long manche. Le tranchant des premiers rasclets se trouvait dirigé dans l'axe du manche et le copeau ou galip, détaché du tronc du pin, s'enroulait malencontreusement dans la courbure de l'outil où il se bloquait.

Aussi les forgerons fabriquèrent une nouveauté, le rapetout, dont le coupant était déporté par rapport au manche, permettant au galip de se dégager facilement.

Pour éviter, au cours de la pique, la chute du galip et des débris d'écorce dans le pot de résine, on posait dessus, momentanément, une planchette de bois appelée palette. Certains résiniers pratiquaient dans la palette une fente permettant de l'adapter à la pupe pendant les déplacements, la pupe étant un appendice en forme de crête solidaire de l'outil. La première pique se " donnait " fin février, début mars " tout bon résinier pique en février ", disait le proverbe patois. L'intervalle de temps entre chaque pique étant d'une semaine, la largeur conseillée de la care était de 7 à 8 centimètres.

Un pin produisait en moyenne 1,5 l à 2 litres de résine par an dans le pays, 2,5 l dans la montagne (appellation des dunes boisées du littoral aquitain, plus particulièrement la forêt usagère).

Ce travail était en principe celui de l'homme mais il y eut, à Sanguinet, deux résinières.

 

Lorsqu'une care avait été exploitée pendant quatre à six ans selon l'âge du pin (parfois 7 ans dans la montagne), on en créait une nouvelle sur une autre face.

La première care était généralement ouverte sur le brus (côté du pin exposé à l'est), les suivantes sur les plats (faces latérales) ou sur l'esquine (dos, face ouest) au gré des propriétaires.

Après un mois de piques, quatre ou cinq environ, on procédait à la première amasse, c'est-à-dire à la première récolte de résine.

 

Avec l'ESCOUARTE

 

Ramasser (en patois amassar) était souvent le travail des femmes, parfois celui de toute la famille. Les instruments utilisés pour l'amasse étaient l'escouarte, récipient cylindrique, parfois cubique, d'une contenance de 12 à 20 litres, en bois puis en métal, destiné à transporter la résine récoltée, et la palinete, petite pelle ovale destinée à l'extraire du pot. Lorsque l'escouarte était pleine, on la transportait à bout de bras ou sur la tête jusqu'au quai de chargement ou se trouvait une barrique en bois posée sur deux madriers appelés tins.

Sur le quai, on trouvait également la barque, grande cuve en bois puis en ciment, à demi-enterrée, dans laquelle on confectionnait le croûtage, mélange de résine molle et de résine coagulée.

On y entreposait aussi parfois la résine molle.

La cache, sorte de grande louche, servait à transvaser le tout de la barque dans la barrique.

Lorsque celle-ci, qui contenait 235 litres, était pleine, elle était acheminée vers l'usine de distillation ou atelier au moyen de bros, charrette à deux roues. La barrique du Marensin contenait 340 litres, la barrique en métal 250 litres. Il existait également un modèle de 180 litres appelé pétrolier.

L'amasse avait lieu tous les mois au rythme de sept par an. Au cours des dernières années du gemmage, l'escouarte fut remplacée par une sorte de brouette supportant un bidon, équipée parfois d'un appareil à vider les pots ; un des systèmes utilisés portait le nom de son inventeur, M. Claudine, de Sabres.

 

(1) Piquer signifie pratiquer l'entaille ou care dans le tronc du pin.

Fin de campagne

Troisième et ultime volet sur le gemmage et la résine, art du temps jadis.

Vers la fin, au moment où les chasseurs de palombes guettaient le passage de la belle bleue, on commençait à barrequer, c'est-à-dire à décrocher le barras ou résine coagulée au moyen d'un outil semblable au sarc à peler mais au tranchant plus étroite, le barresquit. Cette opération se déroulait généralement en famille.

Ce barras, de couleur blanc jaunâtre, était recueilli dans une pièce de toile étalée au pied du pin. Quand la toile était pleine, on vidait le contenu dans le barric, tonneau perdu dans lequel il était passé puis transporté à l'atelier.

Par la suite, le barras fut mélangé à la résine molle de la dernière amasse, ce mélange appelé croûtage s'effectuait dans la barque ou dans la barrique, il était parfois nécessaire, pour le réaliser, de le faire boire, c'est-à-dire de la ramollir avec un peu d'eau.

La barras ramassé, les outils rangés, la campagne était terminée jusqu'à l'année suivante. On pouvait désormais retourner aux travaux d'hiver, à la fin de novembre, le cycle était bouclé.

Un résinier, aidé de son épouse, pouvait assurer l'exploitation de 4 500 à 5 000 cares, la gemme ne représentant qu'une partie de leur activité.

L'apparition après la deuxième guerre mondiale de ce nouveau genre de gemmage pratiqué aux USA fut une petite révolution, mais assez vite, son application fut à peu près universellement adoptée (1950).

Ce gemmage fut d'abord expérimenté dans le domaine de Caudos qui servit d'école à nos résiniers.

Plus de TCHANQUE

 

La méthode consistait à pulvériser sur la care une solution d'acide sulfurique de 35 à 40 % suivant la saison, après avoir enlevé une pellicule de tan de 3 cm de large. Nous avons vu auparavant que le tan est l'ensemble liber-cambium.

Le nouvel instrument utilisé pour cette opération était une sorte de gouge appelée rainette dont on inventa plusieurs modèles par la suite. L'incision du tan faite, on y pulvérisait l'acide au moyen d'une poire et c'était tout.

Plus de haptchot, de bridon, de rasclet, de tchanque... Le nouvel outil était beaucoup plus léger, les piques n'avaient lieu que tous les douze ou quinze jours (deux à trois par amasse). L'opération délicate et primordiale de l'affûtage était simplifiée, la durée de l'apprentissage réduite, le rendement sensiblement augmenté (2,4 litres dans le pays, 3 litres dans la montagne). Il fallait, toutefois, observer quelques précautions élémentaires : ne pas respirer le brouillard d'acide ou ne pas en laisser tomber sur les vêtements, mais ce problème fut assez vite résolu avec l'apparition du tergal.

Un autre inconvénient était que, parfois, la pluie pouvait laver la care après la pique, obligeant le résinier à repasser plus tôt que prévu.

Les opérations de préparation et de fin de campagne étaient les mêmes, l'écorçage pouvant, toutefois, être plus léger.

L'usage de la tchanque ayant disparu, la durée d'utilisation de la care fut réduite à 3 ou 4 ans, en fonction de la longueur du manche de la rainette.

Malgré les craintes du début (l'acide devait brûler le bois), la cicatrisation de l'arbre se fit plus vite qu'auparavant, la mutilation étant moins profonde.

Ce fut un grand progrès. On imagina par la suite, une pâte acide qui devait prolonger l'effet sur la sécrétion. Le remplacement des pots par des poches plastique devait aussi réduire le nombre d'amasses à deux par an.

Mais il était déjà trop tard, la majorité des résiniers avait délaissé ce travail un peu spécial, qui ne fut jamais tout à fait considéré comme un métier. Un métier qui aurait dû permettre à celui qui l'exerçait de gagner sa vie normalement.

D'après les écrits de Francis Nin, correspondant local de Sud Ouest.

Hélas, la concurrence étrangère se faisait de plus en plus vive.. Au printemps 1992, Alban Boudigues ose encore y croire et prépare une nouvelle campagne, mais quelques semaines plus tard, l'annonce de la fermeture de la dernière usine ruine tous ses espoirs.

Aujourd'hui, on peut encore voir dans la montagne quelques pins çà et là résinés, malheureusement rescapés d'une activité qui n'alimente plus que le palais de nos souvenirs.

Régulièrement, des études sont faites pour relancer l'activité, mais pas de reprise effective à l'horizon.