Les anciens évoquent la présence au début de la deuxième guerre mondiale, à Lagnereau, de baraquements occupés par des ouvriers en provenance des usines parisiennes de Citroën.
Citroën à Sanguinet, mais pourquoi ? Pour continuer à travailler, en cachette, sur les premiers prototypes de la 2 CV ? Que nenni ! Ces ouvriers qui étaient ravitaillés par Citroën travaillaient en forêt. Leurs jours de repos étaient consacrés à des pratiques festives, culturelles ou sportives auxquelles les jeunes de Sanguinet étaient conviés. « A Lagnereau, le premier mai, nous avons fait un bon diner, ... » chantaient à tue-tête sur le retour nos joyeux lurons sanguinétois, fiers d’avoir obtenu leur premier brevet sportif...
La présente étude a pour objectif de vous raconter les raisons qui ont conduit Citroën à envoyer une partie de son personnel au fin fond de la forêt landaise.
La forêt domaniale de Lagnereau
Le domaine forestier de Lagnereau est situé à cheval sur la limite des départements de la Gironde et des Landes. Sa surface cadastrale est de 1560 hectares. Cette forêt domaniale trouve son origine dans l’acquisition de trois propriétés privées par l’Etat :
Domaine de Lagnereau : 775 ha, acquis en 1928
Domaine des Quatre-Vents : 320 ha : acquis en 1928
Domaine de Saint-Hubert : 345 ha, acquis en 1931
A ces trois propriétés a été annexé le domaine du Courneau. C’était un ancien terrain de bombardement qui dépendait de la base aérienne de Cazaux. Il a été remis à l’Administration des Eaux et Forêts en contrepartie de l’affectation à l’Armée de l’Air du camp de tir du Trencat (procès-verbal de remise du 10 mars 1956). Jusqu’en 1992, il était rattaché à la forêt domaniale de la Teste. Compte tenu de sa situation et de ses caractéristiques, il est intégré aujourd’hui au domaine forestier de Lagnereau géré par l’Office National des Forêts (ONF).
Mis à part le Domaine de Saint-Hubert qui était déjà boisé lors de son acquisition, les autres secteurs étaient entièrement déboisés et non régénérés. La reconstitution de ce massif fut alors entreprise avec succès, mais les incendies des 21 juillet 1945 et 13 août 1946 détruisirent 1028 ha, soit les 7/10ème du massif.
La plupart des parcelles sinistrées se régénérèrent naturellement. Les autres furent reboisées artificiellement de 1946 à 1950. Ce massif a été gemmé jusqu’en 1960.
La deuxième guerre mondiale
L'invasion de la Pologne par l'Allemagne le 1er septembre 1939 provoque dès le 3 septembre 1939 l'entrée en guerre du Royaume-Uni (à 11 h), de la France (à 17 h).
Pour autant, Hitler ne prend réellement l'offensive en France que le 5 juin 1940. À la surprise générale, l'armée française, réputée depuis 1918 la meilleure du monde, s'effondre en quelques semaines.
Le nouveau gouvernement Pétain demande l'armistice le 17 et en accepte les conditions le 22.
La situation économique et sociale de la France après la signature de l’armistice
Les premières conséquences de la défaite militaire et de l’occupation allemande de la France furent la paralysie économique et la brusque apparition d’un chômage massif. La France de l’armistice voit ses circuits économiques bloqués par la coupure entre zone occupée et zone libre. L’arrêt forcé des fabrications de guerre, les frais d’occupation écrasants, le transfert de machines et de matières premières françaises sont autant de facteurs de déstabilisation économique du pays que rend plus aigüe encore le blocus britannique.
Dans ce chaos économique et social avec le retour des réfugiés, le chômage touche principalement les centres industriels de la zone occupée notamment en région parisienne.
La position des autorités d’occupation face au chômage
Le chômage, pour eux, constitue une menace pour leur légitimité. « Le chômage et les difficultés de ravitaillement créent un incontestable malaise chez une population ayant particulièrement souffert de la guerre, éprouvée et moralement désaxée par l’exode, ne comprenant pas la défaite » d’autant que la propagande allemande au travers de la presse collaborationniste rend Vichy coupable de la misère économique et sociale de la France.
Mais, « la remise au travail » que Vichy entend réaliser est aussi déterminée par les prémices idéologiques du nouveau régime : « Travail, Famille, Patrie », « valorisation du travail manuel » et « retour à la terre », l’espace traditionnel et stable de nature à une régénération morale de la France. Dans ce cadre, la forêt trouve une place prépondérante car, selon Jacques Chevalier, ministre de l’instruction publique « la vie dans la forêt est la plus saine qui soit pour le corps et pour l’âme ». D’autres ajoutent, c’est « un lieu sûr et sain, éloigné de l’immoralité et de la décadence supposées de la société ».
Le nombre de demandeurs d’emploi ne cessant d’augmenter, le gouvernement de Vichy crée le Commissariat à la lutte contre le chômage, avec à sa tête, François Lehideux. Celui-ci applique les remèdes traditionnels contre le chômage : l’organisation de grands travaux (routes, voies ferrées) et de chantiers (chantiers de jeunesse, chantiers forestiers). « Cette méthode peu satisfaisante humainement a pourtant » à ses yeux, « le mérite d’être exécuté par un personnel très dévoué. Si bien que de nombreux exclus pourront trouver un emploi discret et que l’ensemble des chômeurs échappera, pendant longtemps aux pressions de l’occupant pour utiliser cette main d’œuvre à son profit ».
Le regain d’intérêt pour le bois
Avec les pénuries qui découlent de la crise économique, les français tournent un regard chargé d’espoir vers leurs forêts en voyant apparaître des produits dérivés du bois dans tous les domaines de la vie économique et quotidienne.
Le chef de ménage a besoin de combustible pour cuisiner et se chauffer, l’agriculteur de la litière pour son bétail, le boulanger du bois pour son four, le tanneur des écorces pour ses cuirs, l’entrepreneur de transports, du bois ou du charbon de bois pour ses gazogènes, l’industriel, des matières premières (bois, liège ou résine) pour son industrie ».
La pénurie d’essence, par exemple, fit rapidement prendre conscience aux français du potentiel du “gaz de la forêt”. La production de bois et de charbon de bois destinés aux gazogènes a donc naturellement augmenté par rapport aux chiffres d’avant-guerre, passant d’environ cinquante mille tonnes par an à près d’un demi-million de tonnes en 1943. Le fonctionnement des véhicules à gazogènes n’était pas aussi performant que celui des voitures à essence mais, comme le dit un témoin de l’époque:« Ça marchait très mal, mais ça marchait comme même ».
La réaction de Citroën à la déclaration de guerre
Pour la direction de Citroën, la « drôle de guerre », période entre la déclaration de guerre et l’entrée des allemands en France, signifie mobilisation générale pour l’armement de l’armée française, reconversion des usines pour fabriquer des camions et des obus.
Le 10 mai 1940, l’armée allemande passe à l’offensive à l’ouest. Une percée dans les Ardennes permet aux nazis d’encercler les troupes franco britanniques dans le nord. Le 14 juin les troupes du führer pénètrent dans Paris. L’exode vers le Sud prend des proportions dramatiques. L’armistice est signé le 22 juin 1940.
L’avancée rapide de l’armée allemande en terres françaises et la débâcle de l’armée française ont pris tout le monde de court.
Devant cette situation, les industriels de l’automobile raisonnent différemment. Les usines Renault procèdent au rappel de ses ouvriers dès le 10 juillet 1940. Les patrons de Citroën et de Peugeot restent, eux, beaucoup plus sceptiques.
La débâcle et les désorganisations sont telles que le redémarrage de leurs usines semble impossible au point de pousser le personnel volontaire à rester dans les zones d’exode. Mais, surtout, la direction de Citroën ne souhaite pas que ses outils de production servent à l’armée allemande ou que ses personnels soient réquisitionnés pour aller travailler dans les usines d’armement en Allemagne. Aussi, elle organise à la hâte, courant juin 1940, l’évacuation de son usine parisienne, de son personnel et de son matériel, à destination de Niort. Peut-être pensait-elle que la guerre n’allait durer que trois ou quatre mois !
Malgré l’absence d’archives officielles sur cette période, des témoignages de salariés et de leurs familles font état de cet « étrange convoi » organisé en juin 1940 par Citroën pour protéger son personnel et certainement les avancées technologiques de ses bureaux d’études ainsi que les prototypes de leurs futurs modèles en cours d’évolution comme la célèbre 2 cv que l’on retrouvera sur toutes les routes de France après-guerre…
La volonté de Citroën de protéger son personnel
Manifestement, certains salariés de Citroën ont dépassé Niort pour se réfugier au sein des forêts girondine et landaise. A partir de juillet 1940, on retrouve des groupes d’ouvriers ravitaillés par la direction de Citroën sur les communes de Castelnau-Médoc et de ... Sanguinet.
L’une des familles a retrouvé diverses correspondances officielles concernant le Centre Forestier Citroën de Castelnau-Médoc. Celui-ci était répertorié sous le numéro 140. L’une de ces lettres portait l’en-tête ci-après: « Délégation Générale à l’équipement national – Commissariat à la lutte contre le chômage – Délégation régionale des départements de la Gironde et des Landes », 30 rue Boudet, Bordeaux.
Citroën a, effectivement engagé, dès l’été 1940, des négociations avec le gouvernement de Vichy pour placer des ouvriers dans des chantiers forestiers dans deux sites landais, Castelnau et Lesparre-Vendays. Deux autres chantiers seront ouverts, peu de temps après, à La Salie et à Sanguinet, près de l’étang de Cazaux.
Même s’ils s’inscrivent dans la même logique de lutte contre le chômage et de mobilisation de la main-d’œuvre pour des travaux d’intérêt général, en l’occurrence forestiers, dans un contexte de pénurie et de réorganisation économique, ces chantiers forestiers ne doivent pas être assimilés aux « Chantiers de la jeunesse » dans lesquels chaque citoyen âgé de 20 ans résidant en zone non occupée a obligation d’effectuer un stage de huit mois.
Le personnel de Peugeot et de Citroën se voit également proposer des postes dans les succursales commerciales : des métiers de mécaniciens, de monteurs, d’électriciens, de tôliers sont offerts dans les filiales de Bordeaux, Rouen, Angers et Nantes, aux mêmes conditions que les « travaux forestiers ».
Au fil des premiers mois de l’Occupation, d’autres voies de même nature sont ouvertes pour les ouvriers devant rester en région parisienne : Citroën engage des chantiers de travaux publics en 1940 au Champ-de-Mars, ainsi qu’aux portes de Versailles et de la Chapelle. Enfin, des ouvriers deviennent paysans dans la propriété de la Ferté-Vidame – les pistes d’essais de Citroën – ou au Golf des Prunelles de la famille Peugeot, devenu un vaste champ de pommes de terre.
La vie à Lagnereau
Leurs conditions de vie sont rustiques. Ils vivent en pleine forêt à plus de trois kilomètres du village dans des baraquements en bois construits à proximité de la maison de Lagnereau. Heureusement, ils avaient du bois pour se chauffer d’autant que l’hiver 1941/42 a été particulièrement rigoureux. Mais, ils bénéficiaient surtout du soutien logistique de Citroën notamment au plan alimentaire.
Malgré la précarité de leur situation, ils ont eu à cœur de lier des relations avec le village en amenant des animations très appréciées par la population locale en cette période de guerre. C’est ainsi qu’ils organisent des tournois sportifs, des bals et pièces de théâtre, etc...
Pour preuve, la municipalité met des chaises à leur disposition pour une représentation théâtrale (délibération du 15 juin 1941).
Elle n'hésite pas, aussi, à leur confier divers travaux de débroussaillage, d'entretien de routes et de création de pare-feu ( délibération du 17 novembre 1940)
Cette situation dure jusqu'en 1942. Les autorités occupantes font, en effet, pression sur le régime de Vichy pour acheminer la main-d'œuvre française en Allemagne ou vers les industries françaises travaillant sur commandes allemandes. Pour répondre aux exigences allemandes, les chantiers forestiers ferment les uns après les autres au cours de l'année. Beaucoup de ces ouvriers seront, alors, envoyés en Allemagne pour travailler dans les usines de guerre.
Cette revue de 1940 a été découverte postérieurement à la rédaction de notre article. Ce journal à vocation économique justifie, ostensiblement, la politique menée par le gouvernement de Vichy. Au verso de cette page de garde, est publiée une citation du Maréchal Pétain.
" La production en quantité industrielle du gaz des forêts
contribuera au redressement de l'économie française
par la mise en valeur d'une partie importante du domaine national.
Les Pouvoirs Publics ont le devoir d'en intensifier l'exploitation "
Maréchal Pétain
Malgré le caractère orienté, nous avons décidé de reproduire intégralement ces deux textes car :
Annexe n° 1 : " de nombreux camps de travailleurs nourrissent des milliers de chômeurs "
Annexe n° 2 : " la création et l'équipement de cinq centres de carbonisation forestière en Gironde "
JCL